Histoire d'encre

Beaucoup de personnes m'ont demandées comment était faite l'encre, si l'encre que je fais est comme l'encre de Chine. C'est un sujet passionnant qui touche à un élément majeur dans la vie de l'Homme : l'écriture. C'est ce qui a permis la conservation de notre histoire, la transmission de la connaissance, ce qui a fait passer l'Homme de la préhistoire dans l'histoire.


Tout commence il y a environ 40 000 ans, lorsque l'Homme commença à laisser des traces artistiques sur les murs des grottes qu'il visitait, sur les rochers de son environnement. Le pourquoi est encore flou et de nombreuses théories existent, mais presque toute s'accorde sur une notion de pouvoir que cela donne : représenter le pouvoir des esprits animaux pour narrer un récit initiatique, ou image du quotidien du clan pour témoigner de leur existence ou prendre possession d'un lieu. Mais le vrai pouvoir est de transmettre la pensée matériellement, rendre visible l'invisible. Ils utilisaient le charbon de bois pour le noir, l'hématite pour le rouge, l'argile et l'ocre pour les jaunes et orangé, et aussi d'autres pigments d'origine végétale ou animale (des fruits, des bois d'animaux).


La plus ancienne langue écrite connue est le sumérien (3 300 av. JC) qui fut créée lorsque l'évolution de l'Homme en Mésopotamie fit apparaitre les premiers centres urbains et complexifia les opérations de gestion économique. Très vite cela dépassa l'aspect pratique quotidien et on trouve des récits mythiques dés le 17e s. av JC comme l'Epopée de Gilgamesh qui est un récit sur la condition humaine et ses limites, la vie, la mort, l'amitié, et plus largement un récit d'apprentissage sur l'éveil de son héros à la sagesse. Cette écriture est gravé dans la pierre ou dans de l'argile humide. Et presque en parallèle apparue l'écriture hiéroglyphique des égyptiens.


Apparait alors le papyrus qui se présentait sous la forme d'un volumen : une très longue feuille de 6 à 8 mètres de long (parfois jusqu'à 40m) et 30 à 40 cm de haut, enroulée sur deux bouts de bois où l'on écrivait en colonnes étroite de 8 cm de large. Le papyrus était assez onéreux et son procédé de fabrication était tenu secret pour garantir le monopole à l'Egypte alors que ce support est exporté partout en Europe dés 2 500 av JC. Pour écrire sur le papyrus, le scribe utilise un calame (baguette de roseau) trempé dans une encre composée de poudre de suie et d'eau additionnée d'un fixateur comme la gomme arabique. Les tires rouge était à partir de poudre de cinabre ou d'autres pierres rouge.


Mais pendant très longtemps, l'écriture sur un support souple était réservé à une élite. Au fil du temps, on trouve des inscriptions sur des bambous, des fragments de poterie, de l'écorce de bouleau, des cailloux... Gravée tout d'abord, puis écrite avec des encres.


En Asie, le premier support souple d'écriture fut la soie avant l'apparition du papier comme nous le connaissons au 2e s av JC en fibre de lin, de bambou ou de mûrier. L'encre de Chine est à base de noir de fumée, sans liant d'abord, puis ensuite en y ajoutant des colles d'origine animales. Suivant les régions et les époques, la composition est très variable : Poudre de riz infusé dans l'hibiscus, huile de pétrole de lampe, écorce de grenadier dans du vinaigre, graines de chou et de haricots... Voici une recette : « On prend : du noir de fumée de sapin, 76 grammes;on y ajoute une petite quantité de clous de girofle, de musc et de vernis de laque sec. On forme ensuite un bâton, à l'aide de la colle, qu'on expose à un feu bien vif pour la sécher. Un mois après, l'encre peut être employée. Si on introduit dans le noir de fumée une petite quantité de langue de bœuf séchée, on donne à l'encre une couleur violette; l'écorce de poivrier lui donne une teinte bleue. » Lors de la bataille de Talas en 751, les Arabes victorieux firent prisonniers de nombreux chinois et récupérèrent ainsi le secret de la fabrication du papier qui se diffusa avec l'expansion de l'Islam. Il arrive en Al-Andalus en 1056.


A la même époque que la création chinoise du papier, l'Egypte interdit l'exportation des papyrus de peur de voir la bibliothèque de Pergame (aujourd'hui Bergama en Turquie) surpasser celle d'Alexandrie. Le roi de Pergame encouraga donc l'usage du parchemin. Ce sont des peaux dégraissées et écharnées trempée dans un bain de chaux, raclées au couteau, puis polie à la pierre ponce et à la poudre de craie. Il existe une différence de couleur et de texture entre le "côté poil" (ou "côté fleur") et le côté chair, mais cette préparation permet d'écrire sur les deux faces de la peau. Les parchemins sont présentés cousus en volumen (jusqu'au 4-5e s.) ou en codex à partir du 1er - 2e s. (en cahier, livre). Les vélins sont des parchemins de veau mort né ou foetus, demi transparent, très recherchés. Les parchemins usagés qui ont été grattés pour être réutilisés (parce que c'est très cher un parchemin !) s'appellent des palimpsestes. Ci dessous, le Codex Vaticanus daté de 949 : le plus ancien manuscrit connu de l'ancien et du nouveau testament, écrit en grec (en alexandrin) sur vélin, qui est conservé à la bibliothèque apostolique vaticane.

Au 9e s. apparaît "l'encre au fer" ou encre métallo-gallique chez les Arabes, puis en occident, mais des encres similaires auraient été utilisée par les égyptiens. La particularité de cette encre est l'absence de pigment. C'est l'action de sels métalliques ajoutés à des tannins qui donne la teinte noire, souvent violette foncé avant vieillissement. Voici une recette du 3e s. sur le Papyrus de Leyde, écrit en grec à Thèbes : «1 drachme de myrrhe, 4 drachmes de misy, 4 drachmes de vitriol, 2 drachmes de noix de galle, 3 drachmes de gomme.»

Cette encre, plus fluide que les encres à pigments, est la seule permettant d'écrire avec des plumes d'oiseaux, d'où son usage majeur en occident du 12e au 19e s. alors que l'usage du pinceau perdure en orient avec l'encre de pigments. Avant, on utilisait des calames principalement, même si les plumes d'oiseaux sont déjà mentionnées. Pour utiliser une plume d'oiseau, il faut faire chauffer la penne pour la durcir, puis la tailler en bec. Il faut la tailler assez souvent et on utilise du sable en buvard. L'inconvénient de ce type d'encre est sa corrosivité. Cela obligeait à bien nettoyer les plumes métalliques créées alors et posait des problèmes de conservation du papier. Pour limiter cet inconvénient, les encres haut de gamme bénéficiait d'un vieillissement particulier : 3 mois pour la macération des tannins, puis 2 mois de maturation minimum, jusqu'à un an pour son apogée. Ce soucis explique pourquoi la plume métallique n'est pas utilisée et reste un objet de curiosité alors qu'elle existe dés l'antiquité (cuivre en Egypte, bronze à Rome, or et argent au moyen-âge).


Avec l'arrivée du papier en occident au 11e s, on trouve les premières traces de xylographie occidentale avec des matrices en bois vers la fin du 12e s. Mais les musulmans pratiquaient cette impression dés le 10e s et les appelaient Tarsh (image). Ce sont majoritairement des extraits du Coran ou des noms de Dieu qui servent d'amulettes. Mais dés 1485, le Sultan Bajazed II interdit l'usage de la presse à imprimer car les caractères arabes sont considérés comme sacrés. (Au passage, Le film "Le Destin" de Youssef Chahine au médiéval musulman en Andalousie où il est question d'écriture entre autre).

A partir de 1450, Johannes Gensfleisch, plus connu sous le nom de Gutenberg, mis au point le procédé d'impression avec des caractères mobiles métalliques. Il mit aussi au point l'encre typographique grasse, ou encre d'imprimerie, qui ne s'étale pas pendant l'impression et qui est dérivée des encres pour textiles. D'abord constituée de sarment de vigne calciné broyé et d'huile de lin, les recettes se perfectionnèrent et s'adaptèrent aux différents usages en ajoutant de l'huile siccative (pour sécher plus vite) à base d'oxydes de plomb et de cuivre. Des oléorésines corrigeaient la viscosité

Il faut attendre les aciers produits à Birmingham grâce à la machine à vapeur vers 1820 pour créer des plumes métalliques résistantes à la corrosion et souple à la fois. Jusqu'à la première guerre mondiale, les aciers anglaises auront le monopole de la fabrication des plumes. Fin 19e, le stylo plume remplace la plume avec son réservoir. Puis dés 1960 le stylo à bille et le stylo feutre que nous connaissons aujourd'hui.


Voilà pour la petite histoire de l'écriture ! Les encres que je fabrique sont donc des encres gallo ferrique, comme celle utilisée du 3e au 19e siècle, en suivant une recette datant de 1470 environ. L'usage d'encres dites magiques avec des plantes date du néopaganisme, surtout wiccan, ce qui est logique étant donné le développement tardif des magies païenne en occident (et ailleurs, ils préfèrent se consacrer au fond qu'à la forme).

Personnellement, j'y vois un hommage via les plantes à une certaine énergie, et l'huile essentielle me permet d'optimiser la conservation de l'encre en y ajoutant une odeur agréable.

21 vues